Nos allergies au pollen sont‑elles liées au sexe des arbres ?

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– Professeur émérite, Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine et continentale (IMBE), Aix-Marseille Université (AMU)

Une théorie abondamment diffusée en ligne accuse les arbres mâles d’être responsables des allergies au pollen de plus en plus fréquentes en ville. L’occasion de revenir sur le monde fascinant de la sexualité des arbres.

Le printemps arrive, et avec lui, le moment fatidique de la reproduction sexuée des plantes. Mais comment cela se passe-t-il ? Comme souvent le vivant est aussi divers qu’étonnant, et son observation a parfois pu donner lieu à des interrogations sur de possibles guerres de sexe, voire à des accusations de « sexisme botanique ». Qu’en est-il réellement ?

Monoïques ou dioïques ?

Chez la plupart des espèces d’arbres que vous connaissez, chaque individu possède à la fois des organes reproducteurs mâles et femelles. On dit qu’ils sont bisexués.

Au sein de ces bisexués, on trouve deux grandes catégories. Chez l’ensemble des conifères (les pins, sapins, cèdres…) et chez beaucoup d’essences forestières, on trouve sur un même arbre des fleurs (ou cônes chez les conifères) mâles et des fleurs (ou cônes) femelles. On parle alors d’espèces monoïques.

Visuellement, ces fleurs ou cônes mâles et femelles sont différentes. Chez le chêne ou le noisetier, par exemple, les fleurs mâles sont regroupées sur des sortes d’épis que l’on nomme chatons, alors que les fleurs femelles sont minuscules, semblables à de petits bourgeons d’où émergent les stigmates qui vont capter les grains de pollen.

Organes reproducteurs du noisetier monoïque
Les organes reproducteurs du noisetier (Corylus avellana) monoïque. À gauche de longs chatons pendants de fleurs mâles et, à droite, des bourgeons de fleurs femelles terminées par des stigmates rougeâtres. Fourni par l’auteur.

Chez les pins, les cônes mâles jaune vif constitués de nombreuses étamines sont plus petits que les cônes femelles qui se transformeront en « pommes de pin » après fécondation.

Pin d'Alep monoïque avec cônes mâles et femelles
Pin d’Alep monoïque : jeunes cônes femelles (à gauche) et cônes mâles (à droite) présents sur un même arbre. Fourni par l’auteur.

Mais parfois aussi, les deux sexes se retrouvent dans une même fleur. On parle alors d’arbres à fleurs hermaphrodites. C’est moins courant pour les arbres de nos forêts (même si l’on peut voir de telles fleurs sur le tilleul ou sur les sorbiers), mais c’est la règle chez les fruitiers (pommiers, cerisiers, cognassiers…) et chez beaucoup d’arbres d’agrément (magnolias, marronniers).

Fleur de cognassier hermaphrodite
Fleur de cognassier hermaphrodite avec étamines et pistil. Fourni par l’auteur.

Chez d’autres arbres, la situation est encore différente. On trouve certains individus qui ne portent que des organes mâles produisant du pollen et d’autres individus qui ne portent que des organes femelles, produisant des ovules puis des fruits. Il y a donc des arbres mâles et des arbres femelles. On dit que ces espèces sont dioïques.

Si une telle répartition sexuelle est la règle chez les humains et chez nombre d’animaux, elle est plutôt rare dans le règne végétal. Seuls 6 % des 300 000 espèces de plantes recensées présentent cette particularité. On peut citer le Ginkgo biloba, l’if (Taxus baccata), le genévrier thurifère (Juniperus thurifera), les peupliers (Populus sp) ou encore le palmier-dattier (Phoenix dactylifera).

Peuplier blanc, espèce dioïque
Peuplier blanc (Populus alba), une espèce dioïque. Fourni par l’auteur.

Les espèces dioïques présentent cependant un avantage majeur : éviter toute consanguinité. Le pollen produit par un arbre mâle devra, transporté par le vent ou par des animaux, trouver un arbre femelle génétiquement différent pour se reproduire, favorisant ainsi un brassage génétique important.

Le mystère des vieux genévriers

Plus étrange encore, les extraordinaires vieux genévriers (Juniperus phoenicea) des gorges de l’Ardèche ou du Verdon sont réputés bisexués, mais ont en réalité une sexualité hésitante. Ils peuvent changer de sexe : bisexués une année, mâles ou femelles une autre. L’écologue Jean-Paul Mandin, grand spécialiste de ces arbres de falaise, a montré que la majorité des individus bisexuels passent par un état mâle après une année de production de fruits, comme si l’arbre se « reposait » après un investissement énergétique important.

Le sex-ratio : mâles ou femelles à égalité ?

Pour beaucoup d’espèces dioïques, il a été suggéré que les femelles seraient moins nombreuses, car elles investissent davantage de ressources dans la production de fruits, parfois au détriment de leur croissance ou de leur résistance aux prédateurs. Mais ce n’est pas une règle générale.

Un sex-ratio en faveur des femelles a par exemple été observé au sein des populations de genévrier thurifère des Atlas marocains. Les mâles produisent du pollen en très grande quantité — exporté et donc représentant une perte brute pour l’arbre — ce qui peut les rendre moins compétitifs que les femelles.

Population de Genévrier thurifère dans le Haut Atlas (Maroc)
Une population de Genévrier thurifère dans le Haut Atlas (Maroc), avec un sex-ratio en faveur des arbres femelles. Fourni par l’auteur.

À l’inverse, dans les palmeraies marocaines exploitées, les palmiers femelles ont été largement privilégiés, car seuls ceux-ci produisent des dattes. Les mâles ne représentent alors pas plus de 4 % des arbres, la pollinisation étant assurée artificiellement.

Palmeraie du Souss marocain
Palmeraie du Souss marocain. Fourni par l’auteur.

Les arbres mâles, responsables d’allergies ?

Récemment, c’est le sex-ratio des arbres en ville qui a fait l’objet de nombreuses polémiques. Beaucoup d’allergies étant dues aux grains de pollen produits uniquement par l’appareil reproducteur mâle, une théorie s’est répandue sur les réseaux sociaux, notamment sur TikTok à partir de 2021, accusant les paysagistes urbains de pratiquer un « sexisme botanique » : on n’aurait planté que des arbres mâles en ville pour éviter les désagréments causés par les arbres femelles (fruits tombés, trottoirs glissants, égouts obstrués…).

Cependant, en remontant le fil de cette théorie devenue virale, on se rend compte qu’elle s’appuie sur un seul cas documenté : celui des peupliers deltoïdes, dont seuls les mâles sont plantés dans certaines villes des États-Unis.

Or, les principaux responsables des allergies respiratoires restent des arbres bisexués : cyprès, noisetier, bouleau, aulne, platane, chêne, frêne, tilleul… Le peuplier, à l’origine de cette théorie, est par ailleurs peu présent dans nos villes.

Allée de tilleuls avenue du Prado, Marseille
Allée de tilleuls, hermaphrodites, avenue du Prado, Marseille (Bouches-du-Rhône). Fourni par l’auteur.

Ne nous trompons donc pas d’ennemi. L’accroissement des allergies au pollen en ville est en réalité dû au changement climatique, qui entraîne une production de pollen plus tôt en saison et en plus grande quantité, ainsi qu’aux pollutions atmosphériques, qui contribuent à l’intensification des symptômes allergiques.

Source : https://theconversation.com/

Publié : mars 2026